L’avènement du Christianisme aux dépens de l’antique paganisme ne se résume pas, tel que nous le précisions dans notre précédent billet, à la victoire ferme et définitive d’un Dieu fédérateur sur une multitude de divinités éparses.
La réalité est autrement plus subtile.
C’est bien une seule et même puissance créatrice supérieure « régulatrice du Cosmos » dont les cultures traditionnelles célèbrent la manifestation en toute chose, depuis le soleil qui renaît chaque matin jusqu’au cycle des saisons en passant par celui de la fécondation. Et c’est bien un Dieu incarnant à lui seul toutes les manifestations d’une puissance créatrice supérieure que le Christianisme romain « officiel » tend à célébrer.
La nuance est dans l’effacement du caractère sacré des manifestations de la « puissance créatrice » au profit de celui de son incarnation dans la parole d’un prophète. Une nouvelle codification de nature conjoncturelle en quelque sorte des rapports de l’humain au divin.
Si rupture il y a dans ce glissement du caractère sacré, elle s'opère bien plus dans le champ cultuel que dans le champ culturel puisqu'elle n'affecte pas le concept même de puissance créatrice et par là la perception humaine du cosmos.
Par-delà le bouleversement historique majeur provoqué par le Christianisme, on constate dans ce contexte la permanence des codes et usages prêtés aux bâtisseurs, alors aux portes d’un nouvel âge d’or.
« Alors que le paganisme politique s’écroulait, la substance initiatique de l’ancien monde trouvait naturellement refuge dans les collèges d’Artisans » écrit à ce propos Christian Jacq.
Le temps des monastères
Momentanément au moins, pour rester dans le
droit fil de la deuxième question de l’égyptologue, les confréries de bâtisseurs se recentrent sur leurs fonctions originelles de constructeurs d’édifices au service d’une spiritualité qui, au
grès des vicissitudes de la politique, trouve à s’exprimer diversement avec toutes les nuances imprimées par les enjeux de l’administration temporelle.
On comprendra dans ces conditions que bien des années se soient écoulées avant qu’elles accèdent de nouveau à la sérénité que leur avaient procurée l’Egypte ancienne et la Grèce antique.
Sur les terres du christianisme romain, c’est le pape Boniface IV qui la leur rend en leur concédant l’affranchissement.
Nous sommes en 614, trois siècles après la création en 315 par Pacôme, un moine égyptien, de la première communauté monacale.
Son principe fondateur a tout pour plaire aux communautés d’artisans appelés à la construction des abbayes et monastères à venir : les hommes qui croient en Dieu doivent apprendre à vivre ensemble au service de l’esprit.
La règle communautaire, écrit Christian Jacq, « c’est avant tout l’humilité qui permet à chacun de recevoir un enseignement de l’autre et de lui en donner un à son tour. »
C’est d’abord la fondation par Saint-Martin en 372 de l’abbaye de Marmoutier, dans l’actuel Bas-Rhin.
Ce sera aussi celle, en 529 en Italie sur un ancien lieu de culte mithraique, du monastère du Mont Cassin (photo ci-dessus) qui marque la naissance de l’ordre des Bénédictins. Mais auparavant, les communautés, qu’elles soient monacales où « corporatives », auront à s’adapter à une autre convulsion de l’Histoire : les grandes invasions qui marquent durant le Ve siècle la décadence et au final la chute de l’empire romain d’occident.
Les commandes de grands chantiers sont les premières à souffrir de ce climat d’insécurité dans lequel nombre de bâtisseurs trouvent refuge au sein de l’empire romain d’orient à Byzance. Ils en ramèneront les influences caractéristiques de l’architecture des édifices construits en France durant les deux siècles suivants.
D’autres trouvent refuge en Irlande où les moines chrétiens exilés se rapprochent le plus naturellement du monde des Maçons couldéens successeurs des bâtisseurs romains.
Officiellement d’obédience chrétienne, ces Couldéens n’en demeurent pas moins profondément imprégnés de l’héritage celtique dont témoigne le mythique personnage du Maître d’œuvre Merlin l’enchanteur.
Dans la tourmente on le voit, les communautés monacales et de bâtisseurs s’ouvrent à de nouveaux horizons dans lesquels elles se rejoignent pour faire du haut Moyen Age l’âge d’or de la franc-Maçonnerie dite opérative.
C’est l’affranchissement des maçons, on l’a vu, par Boniface IV au VIIe siècle mais c’est aussi, au VIIIe siècle avec la « bénédiction » de Charles Martel, l’émergence de l’abbé laïc, supérieur de monastère dont la seule reconnaissance de la fonction, hors du parcours ecclésiastique classique, témoigne d’une évolution sensible des rapports du religieux au communautaire et réciproquement.
De Charlemagne à Raoul Dautry
Cette évolution atteindra son apogée
avec le couronnement à l’aube du IXe siècle de Charlemagne qui, selon Christian Jacq, « porte en lui l’idée d’un empire grandiose où l’art, la politique et la religion ne seront pas
dissociés. »
Il s’appuiera en cela sur les monastère dont il attend « des éducateurs, des architectes et des administrateurs. »
Pourquoi les monastères ? Parce que dès lors qu’elles s’installent dans leurs murs, les communautés monacales, dans l’attente de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg vers 1440, deviennent aussi des communautés de copistes qui sont le moteur de la diffusion des connaissances (on pourra lire à ce sujet l’excellent Roman de la rose d’Umberto Eco.)
A l’image des prospères abbayes bénédictines qui sont pour les communautés d’artisans de véritables havres de paix, ces « microsociétés » monacales abritent jalousement en leur sein une énorme masse de textes anciens relatifs à l’astrologie, à la médecine ou encore à l’architecture, dont se nourrissent les Maîtres d’œuvre.
De cette promiscuité des communautés monacales et d’artisans naît à l’aube du Xe siècle la première grande école de tailleurs de pierres du Mont Saint-Michel mais aussi l’abbaye de Cluny dont le symbolisme hérité de l’enseignement pythagoricien témoigne du caractère mutuel de l’ouverture spirituelle des religieux et des bâtisseurs.
S’ouvre alors l’âge d’or des cathédrales qui est aussi celui des confréries de métiers pour lesquelles le travail revêt un caractère sacré. La main selon elles, concrétise l’esprit par l’intermédiaire de l’outil.
Véritables catéchèses monumentales, les cathédrales créent l’image du monde tel que le rêve ce haut moyen âge dont Raoul Dautry se référera souvent à l’esprit pour esquisser le portrait de sa société modèle.
« Au travail les moyens de vivre ; à l’esprit les raisons de vivre ! » martelait-il.
Rappelons à ce sujet ce qu’il clamait en mars 1934 devant la société industrielle de Rouen, des relations de l’Homme et du travail, du travail et de la production et, au final, de l’impérieuse nécessité qu’il ressentait de veiller à une harmonieuse complémentarité de ces différents facteurs économiques. Cette harmonie ne pouvait être assurée selon lui que par une gestion rigoureuse de l’adaptation de chacun des facteurs aux besoins des autres.
« N’est-ce pas à vrai dire une solution retrouvée, rejoignant les principes qu’avait conçus le Moyen Age pour donner aux hommes les moyens de subsister, tout en fixant ailleurs que dans la production et la consommation leur idéal de vie ? » interrogeait-il.
Et d’évoquer la « limitation du nombre de maîtres artisans et de leurs apprentis », la « fréquente interdiction d’exporter de province à province, de travailler le soir aux lumières, et tant d’autres mesures rigoureuses qui nous faisaient naguère sourire et que nous ne pouvions réellement pas comprendre, il y a quarante ans (NDR : à la fin du XIXe siècle), quand deux ou trois nations européennes, dans l’euphorie de leur jeunesse industrielle, avaient pour débouchés les neuf dixièmes des terres habitées. Ces mesures, ces peut-être aujourd’hui seulement (NDR : en pleine crise des années trente) que nous pouvons en concevoir la valeur et le sens profondément humain. »
On savait du père de la Cité modèle de Tergnier qu’il nourrissait un intérêt particulier pour les cathédrales et leurs bâtisseurs ; on découvre qu’il se fondait également volontiers dans l’esprit de cet âge d’or.
Au passage, on mesure aussi à quel point la place des communautés de bâtisseurs dans leur époque, telle que l’interroge Christian Jacq dans son ouvrage consacré à la Franc-Maçonnerie, n’a pas suivi un long fleuve tranquille depuis l’Egypte antique jusque cet âge d’or. Or cet âge précisément, porte en lui, les germes de son propre déclin et le ferment des évolutions à venir au sein des communautés de bâtisseurs telles que les côtoiera Raoul Dautry.
C’est cette étape cruciale de notre voyage sur ses traces que nous franchirons dans notre prochain billet.
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« Pour la première fois, un chef spirituel
offre la Connaissance à tous sans imposer le passage par un rituel initiatique » note Christian Jacq.
Eux-mêmes, dit-on, se seraient largement inspirés dans l’édification de Rome de l’art, de la culture et du rituel des Etrusques, un peuple à l’origine controversée qui prospère au
VIIIe siècle avant notre ère sur la côte méditerranéenne de l’Italie, en Toscane.
S’il fallait citer une trace plus tangible encore
de la continuité spirituelle qui s’opère entre l’Egypte ancienne et la civilisation grecque, ce serait néanmoins sans la moindre hésitation celle laissée par Pythagore
(ci-contre) dont l’enseignement de la géométrie et la science des nombres permettra plus tard aux confréries de bâtisseurs d’ériger les plus splendides édifices du Moyen-Age.
Au confluent des grands courants initiatiques des
civilisations antiques, elle creuse elle-même en Europe, un siècle avant Jésus-Christ, le lit du Mithraisme.
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